SUITE DU JOURNAL DE MARCHE DU 2 GROUPE R.A.C.-A.O.F.
ALLEMAGNE
Nous
sommes revenus à la garde du Rhin. Du bois de la Hartwald
où les muguets sont avance sur le printemps, nous pilonnons la rive
ennemie. Les ripostes sont violentes. Quand passerons-nous le fleuve ? Une
belle impatience nous tourmente à mesure que les jours s’ écoulent. On
attend la nouvelle. Elle va vite. La 1re Armée Française en plein
élan, ouvre son chemin en Allemagne et déjà bouscule l’ ennemi. Et l’
ordre, enfin… le 16 avril.
Et
le 17 le groupe brûle les chemin, passe le Rhin à Seltz au début de l’ après-midi
et va cantonner à Lichtenau.
Qu’
elle est grasse cette terre d’ Allemagne, et fleurie, et passive dans la même
saison qui blanchit aussi tous les cerisiers d’ Alsace. Qu’ il est imposant
ce pont de bateaux qui ploie sous nos macks, ce chemin de bois ondule, tandis
que nos garçons chantent la <<Coloniale>>, hurlent leur joie à
plein gosier insensibles à la basse platitude des travailleurs ennemis qui
travaillent dans la boue.
Le
Commandant fait passer le pont flottant à un groupe aguerri et bien en mains
qui, sous lui, pourra faire face aux exigences de l’ heure. En Alsace, le
P.C.T. a donné sa mesure sous les ordres du Lieutenant A…. qui a la
vigilance, la rudesse de dogue et qui sert avec passion. Les observateurs savent
porter les yeux du groupe là où on cogne, en nos Pipers montés par des jeunes
qui ont la religion de la mission et un tranquille courage, tiennent l’ air
tant <<qu’il y a de la sauce>>.
Dans
la nuit, le Capitaine commandant la 4 a un grave accident en Jeep, en
reconnaissant la prochaine position. Pendant une semaine, il se fera porter
derrière ses pièces sur un brancard. Un éclopé qui enrage, comme enrageait
en Alsace la Capitaine commandant la 6 qui marchait avec un pied gelé, et avait
appris de ses Landes silencieuses de beaux silences d’ homme.
A
2 heure du matin, le groupe va s’ installer près du village d’ Erlach.
Accroche et course contre la montre ; A 17 heures le groupe s’ est porté
en avant et tire depuis Oberkirch pour faire à nouveau mouvement dans la nuit
à 23 heures ; Etape de 150 kilomètres sans lumière dans une nuit à
couper au couteau, par Ranchen, Achern, Bull où la C.R.2. est mitraillée par
un avion qui prend la route en enfilade, Baden-Baden, Gerrnesbach, herrenhalb,
Calmbach, Wildbad. C’est une randonnée de cauchemar. On cherche sa route chez
l’ ennemi, sans protection. L’ ombre inquiétante pèse sur de hauts bois
fermés et denses : de fameux nids de maquis qui interdiraient une route
avec une bonne mitrailleuse. Et il faut ouvrir ces ténèbres en poussant tant
qu’ on peut les moteurs. La Forêt Noire… oh combien défendue par sa nuit,
troublée par les échos de la vie sourde de ceux qui fuient sous couvert, de
ceux qui s’y cachent ; Pourquoi n’ osent-ils pas tirer sur le convoi et
mettre le feu à cette essence qui roule ?
Le
Havre- c’ est le mot- après qu’on a couru toute voiles dessus, et comme au
compas, dans cette marée du noir ardent- l’ escale est à Freudenstadt. La
ville brûle encore, l’ artillerie et l’ aviation ont jalonné nos étapes.
Le lendemain 20 avril, le groupe est sur roues et gagne ; à 35 miles
heure, sa position d’ attente près de Dornhan.
Courte
halte pour des battues dans le bois dense par de petits commandos qui ramènent
des prisonniers.
Le
21, on force encore les étapes : Seedorf, Dunningen, Lackendorf, Stetten,
Flozlingen, pour cantonner à Horgen. Nous sommes de la course au Danube. On le
verra demain, derrière l’ ennemi qui bat en retraite, à Donaueschingen, où
le fleuve encaissé commence à prendre son élan. Nous passons Pfohren. Le
groupe se met en position sur les berges sinueuses dans les près gonflés d’
eau près du pont de Neudigen. C’est là, que lors de la reconnaissance préalable,
les commandants de la 5 et de la 6 arrivés avant les fantassins, ont trouvé un
village qui, près du pont, venait se rendre derrière son drapeau blanc.
Le
P.C. et l’ Etat-major sont à la Maison Isolée, sur la pointe de court
mamelon, près de la route Donaueschingen-Geisingen, à l’ angle du petit
chemin qui descend au pont de Neudingen. De part et d’ autre de ce chemin, les
batteries sont au Danube, à 800 mètres de là.
Nous
restons sur bêche, en position avancée, réglant devant les fantassins qui
prennent les crêtes du sud-est. La situation est étonnante pour un groupe de
notre poids engagé de si près- nous avons cette- chance- qu’on est oblige de
tirer à 1.500 mètres sur les nœuds de résistance des fantassins ennemis,
qu’ on voit, sans jumelle, organiser leur terrain, leurs nids de mitrailleuses
et de mortiers, et nous posons comme à la main nos coups devant nos fantassins
qui rampent pour l’ assaut de la colline et que nous aidons dans la réduction
des villages et bois.
Tirs
sur Achdorf, Evatingen. L’ observatoire est à 1.500 mètres ouest de Ragen,
à moins de 2 kilomètres de la frontière suisse, dont on admire les croupes
d’ un vert charnu et le massif développement qui porte au ciel les sommets
clairs.
Nous
ne savons pas encore, au cours de cette action où le groupe donne plein tube,
que déjà notre observatoire avancé est isolé à Zollhaus, et toutes liaisons
coupées, dans un point d’ appui sur lequel l’ ennemi s’ acharne.
Dans
deux jours, après que Behla aura été pris, puis repris par nos tirailleurs,
et que l’ ennemi se sera regroupé à Achdorf, l’ assaut qu’ il donnera à
notre petit poste n’ empêchera pas notre observateur de signaler au groupe
les concentrations de ceux d’ en face, et de faire en même temps le coup de
feu avec les fantassins.
Les
fortes colonnes allemandes, blindés S.S. montés de la Forêt Noire, ont décidé
de payer le prix pour leurs derniers jours de bataille et sont en train de
tenter de se frayer, derrière leurs chars, des passages au sud et au nord du
Danube, notre avant-front immédiat. Nous avons un de ces chars le 25 avril, à
12h 30, en cinq coups.
Et
je vais dire maintenant comment dans ces jours des 24 et 25 avril va se nouer
sur Pfohren, avec le Danube dans les reins, la convergence des poussées ennemis
sur le groupe qui va vivre ses plus belle heures de guerre.
Bloqué
en Forêt Noire, les allemands s’ ouvrent en deux béliers de part et d’
autre de Danube. Le premier, celui du nord, descend en direction nord-ouest,
sud-est, au nord de Beckhofen et de Gruningen, vers Aasen. L’ autre
sensiblement sur la ligne ouest-est, Doggingen, Behla, Fustenberg, et au sud de
cette ligne.
Nous
sommes à cheval sur un axe convoité. Les forces ennemis dont, au soir du 24,
on connaîtra les puissantes masses, devraient nous balayer dans cette pression
qui commence d’ ouvrir la voie que nous tenons. La courbe de leur marche s’
infléchit au sud, avec son point de rebroussement à Aasen, quand, grâce à
l’ activité de nos tirs et aux belles résistances auxquelles ils se
heurtent, les convois allemands seront obligés de prendre plus au nord.
Dans
la nuit du 24, des flammes mangent l’ horizon, loin, dans les directions de
Hufingen, et Donaueschingen, et sur le sud ; De le position on peut suivre
dans la nuit la dépense qui est faite dans ce secteur qui s’ embrase, à la
violence des explosions dont le prolongement sourd, vibre, aux feux d’
artifices gigantesques allumés aux dépôts de munitions qui sautent. C ‘est
féerique et tragique à la fois. On se bat au cœur de la nuit qui saigne dans
les rouges terribles et les éclats du tonnerre grandissant : orange de
sang, tumulte de lumières, orgue des ténèbres.
Ces
deux béliers venant du sud et du nord, foncent par des chemins de terre,
donnant largement le prix du sang pour payer le droit de passage. Ils sont décidés
à attaquer âprement dans ces heures de leur fuite héroïque et pour rompre
l’ encerclement qui les menace, vont, demain encercler le groupe, déjà coupé
de sa C.R. seul dans ces près, devant Pfohren.
Dans
le sud, les allemands s’ engagent à fond. Les fantassins, sous la force du
nombre, sont contraints de céder le passage en avant de Behla à l’ ennemi
qui se heurte ay 1/64. Les gars du 105 acceptent cette lutte à l’ abordage,
à la proue des canons, et pouce à pouce défendent leurs tubes et tiennent
contre la horde qui se concentre, enfle son flot sur une batterie et la
submerge. Sur tous les autres
points de cette zone sud, c’ est une lutte sans merci, le combat fait rage.
Attaques contre-attaques, reprise de villages… le gros est contenu, l’
avance allemande est stoppée mais des éléments ont réussi à forcer des percées,
à s’ infiltrer par les bois et les chemins à bœufs qui se perdent dans la
campagne, se perdent… vers Hintschingen et Immedingen où nous les
retrouverons dans l’ est sud-est à nous.
Le gros de la poussée allemande et le colonnes lourdes vont chercher les voies du nord. Au nord de Donaueschingen, en avant de la grande route Eschingen-Stugart, le I /R.A.C.L. est massé, qui soutient le choc
Et
résiste toute la nuit dans un combat d’ une rare violence où la chance
change de camp à chaque heure. L’ ennemi a le nombre, le poids, les chars, et
sa courageuse échappé sur l’ est rompt un moment le barrage. Du matériel
saute, des dépôts explosent, et ceux qui résistent là avec la dernière des
énergie, signent sur place un témoignage de bravoure. Mais, au dernier sursaut
de la lutte, c’ est notre camp qui l’ emporte. L’ ennemi a traversé la
route de Donaueschingen à
Villingen et la grande route Donaueschingen-Schweningen entre Danube et Neckar ;
et, comme au sud, quand le gros des force allemandes seront bloquées, des éléments
s’ infiltreront vers Zimmern, par le bois, se faufilant derrière des petites
collines nous bordant directement au nord à 3 kilomètres.
Le
groupe a l’ ennemi sur tous ses fronts : nord, sud, est, ouest. Il se met
en cercle ouvre les sections, la 4 qui est venue couvrir la Maison isolée au
nord de la route de Pfohren met une section, en même temps que la 6, sur la
direction qui permettra de prendre par le flanc la colonne ennemi entre Aasen et
Klengen, par où les allemands vont essayer de rejoindre le Danube à Geisingen.
La 5 et la 2e section de la 4 agissent sur la colonne sud, Behla,
Achdorf, Blumberg, Hausenvorwald et poussent leur tir empêchant le débouché
ennemi à l’ est de la route Donaueschingen-Schaffhouse. C’ est le 25 avril.
Nous ne pouvons plus compter sur le ravitaillement en munitions et nos obus s’
épuise. (
voir*)
A
Aasen, le 1er bataillon du 1er R.T.M. s’ est mis en hérisson
et bloque la colonne qui cherche le bois. Elle est pour nous. La 4 et la 6
ouvrent le feu, et tout le jour, tandis que les Thunderbolts français piquent,
bombardent, mitraillent et reviennent vingt fois reprendre en enfilade le chemin
où la colonne bousculée, détruite, est abandonnée avec ses morts et ses
blessés.
Le
groupe pilonne sur tous les fronts.
Visions
qui resteront dans le souvenir des obscurs servants du canon qui, pour une fois,
voient tomber leurs coups et se dépensent avec un entrain joyeux. Nous sommes
encerclés, les pièces crachent, et si derrière les flèches on peut compter
maintenant les obus nos gars donnent le ton, dans les guitounes, et ceux de la
montagne accompagnent ce beau vacarme en étirant leur accordéon.
Nous
sommes encerclés, et si bien, que le 26 au matin les blindés qui chercheront
pour leur percée le même axe que les ennemis et qui doivent nous croire
submergés, tirent sur Pfohren, au canon, Pfohren où le commandant de groupe
s’ est porté avec nos éléments de liaison avancés et nos guetteurs…
La
colonne nord a buté sur le môle de Aasen sauf quelques chars qui arrivent au
Danube et réussissent à passer à l’ est du groupe. On s’ organise pour défendre,
et seuls, notre chance. Un guet est reconnu dans le lit du Danube, près du pont
de Neudingen. On a aménagé les accès en accumulant les rondins et les pierres
dans la vase. Les ordres : en cas d’ attaque tirer le dernier obus, puis
protéger les chemins de terre au Danube. On ne fera pas sauter les tubes, on
sauva le matériel. Tout a été prévu pour l’ honneur de canon. Et pendant
que les mitrailleuses et les rocket-guns s’ installent, la 5, pour fermer le
cercle de défense, pivote sur place, pointe sur l’ est et met en place un tir
d’ arrêt à 1.500 mètres de la Maison Isolée.
Pour
la nuit, on renforce les dispositifs de défense rapprochée. Les canons, sont
en anti-chars. Veillée d’ armes dans un beau calme. La nuit s’ étire, coupée
de rafales de mitrailleuses sur la Danube et sur l’ est où s’ approchent,
dans le noir flou, de petits groupes ennemi qui veulent rejoindre leurs forces.
Au
matin, les chars débouchent de Pfohren, les nôtres… On les acclament. Ils
vont ouvrir la voie sur l’ est par Geisingen et Immendingen tandis que le
groupe qui compte maintenant ses coups un à un réduit au canon les nœuds de résistance
ennemis qui tiennent encore sur la zone d’ action immédiate, dans des
villages ou des bois.
C’
est la 26 avril. Le soir il ne restait dans le groupe que 50 obus. On les tirera
et nos dernier coups de canons, dans cette guerre éclair que la 1re
Armée a porté en Allemagne, vont éclairer cette nuit la route de nos chars.
Fonçant
vers l’ est, réduisant les dernières résistances, nos blindés sont bloqués,
le soir près d’ Intschingen où se sont regroupés tous les éléments
ennemis qui s’ étaient infiltrés par le nord et par le sud, ralliant au
Danube. Les chars demandent qu’on leur ouvre le chemin et la 4e pièce
de la 4 qui aura tiré, en Allemagne, le premier et le dernier coup de canon,
part avec 47 coups tout ce qui reste et se met en position au carrefour nord de
Geisingen.
Demain,
quand toutes les routes seront libres et nos tracteurs vides, nos garçons iront
voir l’immence colonne de deux régiments bloquée et détruite dans les
chemin de terre où les autres n ‘ont même pas pris le temps de compter leurs
morts.
A
tous les échelons, des citation tant au Corps d’ Armée qu’ à la Division
et au Régiment viennent récompenser les coloniaux de Pforen.
(
*) WITZ- Alfred-Guy, Le
dimanche 6.5.1945 attribution de le Croix de guerre 1939-1945 avec étoile de
bronze, Canonnier chauffeur a rempli toutes ses missions avec conscience au
cours de la campagne, en particulier pendant l’attaque du 24 au 27 avril
assurant souvent et dans une région non encore nettoyée les liaisons ou le
ravitaillement, de la batterie.
Le
groupe a accompli sa tâche. Il va descendre par Eigeltigen, Immenstadt et
Oberreitnau, vers le lac de Constance et l’ Autriche.
Sur
les collines d’ Oberreinau, dans la nuit du 7 mai, les mitrailleuses tirent à
balles traceuses, et dans le ciel, en pointillés rouge, dessine le V de le
Victoire.
La
guerre en Europe est finie.
Les
coloniaux regardent derrière eux, l’ Afrique Noire, et entendent encore dans
leur cœur, la mélopée lente des palmiers et des sables scandée par battement
sourd des pilons à mil à l’ aube des villages de brousse… La mélopée qui
consola si longtemps, dans leur gents et muets, demandaient à nos provinces
noires, du Sénégal, de la Volta, du Niger, d’ être assez fidèle pour répéter
l’ écho de nos amours, de notre foi et de parler pour nous le patois d’
Alsace, d’ Auvergne ou de Saintonge.
Le
Français a renouvelé le Français, celui de l’ histoire et de l’ épopée.
Les
coloniaux, ceux de la tradition, de l’ héroïque aventure, qui ouvrirent les
terre de l’ Empire au fusil et à la parole, viennent de faire leur plus belle
campagne lointaine et d’ agrandir l’ Empire. Ils ont traversés les mers
pour venir rendre la France à la France.
Mes
camarades, rappelez-vous comme nous étions fraternels, là-bas. Depuis les eaux
du Niger, du Sénégal, de la Comoé, nous avons bu au Danube et au Rhin.
Toute
ces eaux se mêlent maintenant dans nos verres…
Dossier informatisé par WITZ-Gilles