JOURNAL DE MARCHE DU IIe GROUPE DU  R.A.C. – A.O.F.                       

 

Je dédie ces pages de l’obscur devoir, et de la fière servitude au canon – qui fit de beaux soldats dont le chair était d’acier et le sang d’huile lourde – à ceux qui ont payé de leurs souffrances et de leur vie l’honneur d’appartenir à la 1re Armée Française, à tous ceux qui sont morts pour que la France vive et vive plus belle…

 

Nous sommes des coloniaux.

Formé le 1er juin 1943 à Dakar, comme 4e Groupe de l’A.D.10, le groupe était rattaché au Groupement n° 4 le 1er mars 1944, sous la désignation du II/R.A.C. A.O.F.

Il était cantonné au Ram-Ram, sans armes, si mal vêtu qu’il ne défila pas pour celui qui venait rencontrer M. Winston Churchill et nous apporter sa parole. Pour le Général De Gaulle, le groupe brossé jusqu’à la trame, ciré à boucher les crevasses des chaussures, fit la haie à Marrakech, les talons au trottoir.

 

Une promesse fut faite et tenue… Le II/R.A.C. A.O.F. attendit quatre mois son armement – 155 M. M Howitzer – au bivouac d’ El Hank, dans les faubourg de Case. Les coloniaux connaissaient la récompense à leur patiente espérance : la plus belle pour des artilleurs. Le II/R.A.C. A.O.F. était en effet le seul groupe d’ Artillerie coloniale qui devait, pendant la campagne de France, servir ce nouveau modèle de 155 américain, puissant et mobile, lançant 50 kilos d’acier à 14 kilomètres, un matériel précis, robuste et maniable, attelé à son mack, un tracteur de 60 chevaux, une énorme bête puissante qui entraînera les 26 tonnes et son attelage complet à 50 kilomètres heure, sur les chemin de la guerre.

L'équipe de pièce était composée d'un chef de pièce et 10 servants

 

Le 16 juillet, le groupe s’acheminait par voie de terre, par Rabat, Meknès, Taza, Oujda, vers Oran et la zone d’attente n°1. Il complétait son armement et chargeait ses véhicules. Le 30, le groupe prenait la mer à Oran à destination de la Corse – brève escale de trois semaines pour des écoles à feu dans la région de Bonifacio – et le 19 août, le convoi des L.S.T. quittait Ajaccio à destination de la France.

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Le 21 août 1944, le L.S.T. 160 (VOIR) ouvrait sur l’étroit passage déminé de la petite plage de la Nartelle, à l’est de Saint-Maxime ses portes de proue. La France était toute offerte dans un grand silence lumineux.

La 4e batterie et des éléments avancés de la 5, de l’E.M.2 et de la C.R.2, passent la nuit sur le pré, non loin du village de la Mole, et remontent le lendemain, sur Pierrefeu. C’est la première veillée d’armes, en face de l’horizon qui flambe, de nos garçons qui brûlaient depuis l’Afrique Noire de répondre à l’appel de détresse lancé par la Métropole.

Rattaché à la 9 D.I.C. qui prendra Toulon, le groupe, dont le gros débarquera le 23 août dans le val d’ Arquières, ne rejoindra que dans l’après-midi de ce jour pour se reformer au sud de Pierrefeu, et la 4e batterie s’engage seule.

Le 23 à 13 heures, elle ouvre le feu depuis les vignes rousses du Couvent de La Maubelle, et tire cent coups en destruction sur des batteries ennemies du Fort Lamalgue et sur les défenses organisées au pied de Mont-Faron. A minuit, elle reprend sa place dans la colonne de groupe qui, sur des routes d’encre, roule à 5 miles heure, << aux yeux de chat >>, vers la position de Pierre Ronde.

Et brutalement des contre-jours fulgurants qui, sur l’étroit chemin montant du carrefour de la grande route de Toulon, gonflent dans le noir l’ombre des macks de la 5e. Les 88 tirent en harcèlements… L’alerte passée, les canons, dans l’ombre, trouvent leur place.

Les pièces ennemies qui demain chercherons l’observatoire et les batteries, sont là, tout près. Harassés, les hommes se couchent sur la terre, à coté des tubes. On ne se garde pas dans la confiance que donne ce fer magnifique, ce fer qu’on va servir, nus jusqu’aux reins et saouls de poudre, et qui va, demain, révéler à de vrais garçons, leur première joie d’homme.

Le lendemain, c’est en effet le combat. Le groupe accroche sur une batterie de 164,7 de la Croix-des-Signaux, et en appui de bataillon G. du 6e R.T.S. déclenche successivement deux concentrations massive sur le fort de l’ Artigue, avec réglage en observatoire avancé au fort Sainte-Catherine.

L’aspirant de la 4, qui a l’honneur de conduire le feu, aura 22 ans dimanche, le jour où il sera proposé pour la croix de guerre… des yeux de fille, qu’embue un peu cette mélancolie que donnent à leurs gens les terres de lumière. Il revient du faubourg où les mitrailleuses crachent par les fenêtres, pour nous dire la belle ardeur des marsouins qui montaient au drapeau, et qui savaient mourir devant les tourelles écrasées

 

Si l’ Infanterie ne prend pas dans la nuit le fort de l’Artigue aux portes duquel elle arrive, le groupe reprendra sa concentration à l’aube du 25.

Au matin, les Allemands abattent à la mitraillette, les parlementaires qui leur sont envoyés sous le drapeau blanc, pour régler les conditions de leur reddition. Et à 8 h .50, tandis que la 5 tire en contre-batterie sur la fort de Saint-Mandier, la 4e et la 5e batteries pilonnent et écrasent le fort de l’Artigue, reprennent en destruction à 16 heures en réglant pièce par pièce, jusqu’à 18 h. 45, heure à laquelle la forteresse se rend avec trois cents prisonniers.

Avant l’assaut de lendemain sur les organisations défensives du Mourillon, les marsouins demandent une forte préparation de groupe pour appuyer le bataillon S… du 4e R.T.S. Et au jour, le Capitaine, commandant la 4, règle, de son observatoire avancé de fort Lamalgue, un tir de 200 coups en une heure sur la Pointe de la Mitre, et les murs d’enceintes de l’Arsenal. La garnison se rend à 11h 30 avant la reprise de tir (80 blessés – 700 prisonniers). Le Colonel commandant l’A.D. 9 transmet un témoignage de satisfaction pour le Capitaine commandant et pour le Lieutenant de tir.

Le soir, de 19 heures à 19h 20, le groupe exécute, sur la presqu’île de Saint-Mandrier, des concentration qui seront reprises le lendemain de 10 à 17 heures et dont l’efficacité est telle qu’à la nuit on est déjà averti que les ouvrages se rendront au matin.

 

    Toulon est libéré.

 

A la Pointe de la Mitre et au fort de l’ Artigue, le Chef d’ Escadron commandant le Groupe, permet à ceux qui ont servi les tubes, d’aller visiter ce qui reste des forts : les murs en ruines, les canons brisés, et de voir comment les tonnes de fer qu’ils ont chargées à pleins bras, ont là-bas, arraché fer au fer et le ciment à la pierre.

Dans cette campagne de France, qui commence et nous conduira par l’ Alpe blanche, du Jura aux Vosges, de l’ Alsace au Rhin, et à travers les plaines d’ Allemagne à la frontière autrichienne, dans le magnifique élan de la 1e Armée française, ceux de la Coloniale donneront leur mesure, par delà le rideau des bois noirs, derrière cette première rampe des feux où les spectacles de la mort et de la courageuse offrande s’éclairent à vif, portant leurs tubes comme à bout de bras, de la boue qui poisse à la neige qui enlise.

Et je dirai d’obscurs renoncements et la passion sans éclats qui a soutenu, à un des bouts de la trajectoire, de splendides machines humaines rodées comme des mécaniques, ceux du cambouis et de la graisse, qu’ont tentées, dans le secret des gloire sans panache.

LES ALPES

 

Attaché à la 2e D.M.I. en renfort d’ artillerie, le groupe fait mouvement le 31 août par Aix, Sisteron et Gap pour cantonner à la Batie Neuve. Une étape de 225 kilomètres dans la journée.

Les campagnes, les bourgs, les moindres hameaux ont fleuri les robes de leurs filles, et sont descendus jusqu’à la route. Comme l’enthousiasme est généreux… on nous jette des fruits, des fleurs : un véritable tir d’interdiction, en melon, poires et tomates. L’ écho en nous de l’ Afrique Noire, de cette joie répandue, embellit encore l’ admirable paysage de France.

Quatre jours à la Batie Neuve, et le 3 septembre le groupe quitte son cantonnement pour se porter vers le col du Lautaret, prêt à intervenir sur Briançon ou sur la Maurienne. Le Chef d’ Escadron reçoit alors l’ ordre de disposer une batterie devant Briançon, en mesure de tirer sur la ligne Montgenève-Janus, d’ en mettre une seconde à la disposition du 5e R.T.M. pour appuyer ses opérations en Maurienne, et de donner à la troisième le charge d’assurer la sécurité en Tarentaise.

Le groupe s’ouvre en éventail pour le quartier d’hiver des Alpes. Les unités vont opérer en batteries isolées ; la 4 dans le Briançonnais, la 5 en Maurienne, la 6 en Tarentaise.

 

LE BRIANÇONNAIS

 

Le 6 septembre, en batterie à Le Serre au bord de la Guisane, la 4 change trois fois de gisement de surveillance. On cherche l’ennemi. Peu de renseignements, aucune couverture.

Dans l’ après-midi la première section détruit en trente coups une pièce d’ artillerie ennemie repérée au fort d’ Anjou ; et le soir à 18 heures, disposition de route, et par des chemins pour jeeps, on monte creuser les trous de blèches avec 26 tonnes attelées et un empattement de plus de 2 mètres 50, au fort du Granon, à 2.420 mètre d’ altitude. Le lendemain, le ciel de coton gras interdit toute visibilité.

La batterie mise à la disposition du II/63 R.A.A., descend à Foreville, commence le 8 septembre ses réglages sur Clavière, le Chaberton et Césane, et dans les jours qui suivent interdit l’entrée du Mont-Cenis et réduit une batterie de D.C.A. signalée par avion de réglage.

Le 15 septembre, la 4 monte au fort du Ramdouillet qu’elle devait occuper un mois, aux vues du Chaberton dont elle fit taire, une à une les tourelles.

Le 20, les récompenses promises à Toulon sont officiellement publiées. L’ Aspirant et un canonnier sont cités à l’ordre de l’artillerie divisionnaire de la 9e D.I.C.

Les premières neiges se tendent sur les sapins que le soleil du lendemain est assez dru encore pour effacer, mais déjà le froid mord à vif et nos indigènes se recroquevillent dans leurs manteaux.

Ils sont cinquante qu’il faut remplacer en quelques jours par un recrutement dans la montagne : Nevache, La Vallouise, le Queyras, d’où je ramène, avec un benjamin de 17 ans, un garçon qui a tenu le maquis pendant un an, commandé un peloton de 60 hommes armés de fusils de chasse et qui rend ses galons pour servir chez nous comme 2e canonnier.

 

Et ces noirs qui nous quittent, qui, le matin vers neuf heures, nous cherchent et nous trouvent, ces noirs << collent >> aux tubes espérant peut-être qu’on les oubliera autour des pare-éclats qu’ils dressent et qui protègeront les nouvelles recrues : nos jeunes, dont cinq, demain, seront blessés à leur poste, avant même d’avoir été complètement équipés.

Il faut avoir vu nos Sénégalais dans la neige, prendre leur quart de faction et réchauffer leur chair et leur cœur en chantant à mi-voix une chanson de soleil, la chanson de la quatre :

                              Ambara, 4e batterie,

                              Toubadou be, amoro fi,

                              Melian ani m’bele beule

                              ......................................

Et reprendre en chœur au refrain, en wolof, le proverbe de toutes les saisons de l’ homme, de son froid, de son chaud, de sa joie, de sa peine :

Kou amoul n’degue, nampa mame (Quand on n’a pas de mère on tête la grand-mère).

Il faut avoir aimé nos soldats noirs dans leur magnifique volonté de servir.

Chaque, tirs sur Chaberton, Clavière dont il ne reste que pierres, Césane en ruine, Rocca-Glarie, Bousson, et cette batterie du Champ de l’ Ort prompte à la riposte.

Le 11 octobre à 10 heures du matin, après repérage d’un Dornier les 150 poussent deux fusants hauts, plaquent leur tir et 20 coups tombent en plein sur la batterie. On évacue en hâte les blessés, et les garçon excités enfournent pour les représailles sur Césane auxquelles l’ ennemi répond aussitôt, blessant un autre devant le P.C. au milieu de la cour encaissée dans les rochers, à la place où les macks partis au ravitaillement en munitions étaient parqués il y a moins d’une heure. Le Commandant de groupe qui vient justement visiter la batterie, est salué par les derniers obus ennemis à sa descente de voiture. C’ est double fête… nous nous sentons à l’ aise dans l’ affectueuse bonté qu’il dispense si naturellement à tous, au cours de ces visites à ses enfants perdus sur tous les horizons de la montagne.

Le Lieutenant de tir et les blessés sont cités à l’ordre du II/64 R.A.A. dont nous appuyons les 105 depuis le départ du IV/63.

Les routes sont déjà prises par les neiges que commencent les sorties en sections et pièces nomades dont je reparlerai.

Le 14 octobre, par un ciel du bleu passé des lavandières et qui permit, de la Croix de Toulouse à une distance d’observation de 19 kilomètres, de régler sur Sestrières, une section nomade tire en destruction 200 coups en deux heures et supporte une contre-batterie bien ajustée, sous Cervières en ruines.

Les routes en lacets qui descendent du fort serons bientôt impraticables, et la batterie va occuper le 20 octobre au Crau, nue nouvelle position près de l’ ancienne cartoucherie de Briançon. On s’enterre dans un jardin, sous la Guisane. De là, il nous faut répondre aux exigences de ce front de l’ Alpe, et bientôt seuls, avec nos << quatre >> quand le II/64 aura quitté la région. Les hommes prennent la garde dans un mètre de neige. On a touché 6paires de snow-boots.

Pour ménager la ville que les allemands ont sous leur feu, on se tait le plus possible sur la position d’où on arrache, c’ est le mot, toutes les nuits, une ou deux pièces. Et sans lumière, dans la neige qui mange les routes, on marchent devant nous, les macks, on fait la piste en se gardant, parce qu’il n’y a souvent  devant nous, que la montagne . Et les autres en descendent. Ils ont mis en batterie une mitrailleuse au bord de la route, le jour de Plampinet et attendu la première voiture convoi qu’un mack enlisé retardait. La Citroën des gars de Nevache qui nous a doublés, a été criblée de balles. Les mortiers ennemis ne se taisent pas la nuit et crèvent les chemins ; mais le jour de Plampinet, c’est Bardonnèche qui a payé, avec sa centrale électrique éventrée, la conduite d’ eau crevée, le P.C. des artilleurs allemands détruit, et ce train qui arrivait en gare juste pour y sauter.

Ca paye en retour les garçons qui, pour tirer 300 obus ont chargés et déchargé deux fois le mack renversé, gelé dans la neige un jour et deux nuits, à trente, en cercle, autour de deux tracteurs, deux tubes, deux mitrailleuses, et qui reviendront par ce chemin en surplomb que limite un rocher et dont l’ autre bord longe le précipice. Ce chemin, qui sur 300 mètres est moins large que les tracteurs : à gauche le pneu jumelé de l’ extérieur est dans le vide, le rocher bloquant à droite. Je les ai vu faire passer là, sur une glace où l’on glissait sans rouler, les 26 tonnes trop larges, à quatre pattes éclairants mètre par mètre sous chaque roue, à la lampe de poche, et en trois heures pour 300 mètres. Mais ça passait…

Le front du Briançonnais : c’ est Terre Rouge, c’est la Maison Crénellée et Les Alberts où les allemands sont venu faire un coup de main à minuit, buvant aux caves, emmenant les vaches, et que le Lieutenant H… traversa à deux heures du matin avec deux gaillards mitraillette au poing, les moteurs éteints, à coté de l’ église. Le Lieutenant H… est mon ami. Cela ne doit pas m’ interdire de dire avec quelle conscience et quelle fidélité il sert, et quel exemple il est pour nos garçons.

Le front du Briançonnais : c’est Cervière, le 19 novembre d’où on tirera 300 coups en deux heures avec une section pour n ‘en recevoir que 80, des 150 et 88 à moteur qui ont rallié au canon et encadrent dans sa montée vers les pièces, le premier mack qui vient accrocher : 8 salves de 88 qui noircissent la neige, tandis qu’un entonnoir énorme s’ ouvre juste derrière la troisième pièce dont tous les servants, debouts, ne sont occupés que de la masse noire dont on entend toujours le moteur.

Nous serons en Alsace, à Rustenhart, quand seront notifiées les récompenses obtenues à la batterie en cette journée où Sestières a , pour la seconde fois, payé pour Briançon. Le chef, le chauffeur et un canonnier de la première pièce sont cités à l’ ordre du 64 R.A.C.

Pendant sa garde à la frontière italienne, du 06.09.1944 au 02.01.1945, la batterie à tiré 6.700 coups et fait taire la menace qui tonnait sur Briançon. Lorsque les chiens de garde se turent, à notre départ, et que la 4 prit la route d’ Embrun, saluée la veille de sa mise en route par 80 coups bien groupés sur la batterie, il y eut un répit sur les pentes d’en face.

Et pour garder le contrôle des horizons blancs : la Croix de Toulouse, l’ Aiguille Rouge, et un point à 2.700 mètres, le Janus.

Six heures de montée, 2 en voiture et 4 à pied ou sur les genoux, par les lacets interdits du Chenaillet.  Silhouettes qui se traînent dans le blanc de lune, à 50 pas d’ intervalle et se défilent contre la cloison de glace. Là-haut, c’ est le réduit de béton dans l’ humidité qui vous détrempe la chair, sans lumière, sans feu, et de l’ eau seulement pour boire et que l’ on ménage. Le quart sous la coupole d’ acier où l’ on se recroqueville, l’ œil collé au verre, vision mouvante d’un univers blanc où se bousculent des montagnes, du Clos des Morts qui se découpe à gauche du Chaberton, au col de l’ Izoard, à la pointe de la Portiola, et aux champs bleus de la Dormillouse où les skieurs ennemis boulent comme des lièvres blancs à la première rafale qui ponctue de noir la fin de leur trajectoire, à mi-pente. Le Janus… un tube de périscope qui crève trois mètres de neige ; Et les petits matin dans la cage de ciment, avec, aux créneaux, cette désolation des étendues vides où passent les cohortes fantômes, dont les yeux fatigué comptent les hommes sur les pentes gelées. Enfin, malgré le froid qui ne purifie pas cette fosse, cette insupportable odeur des autres… et de soi.

Le Capitaine commandant aura passé au Janus trois mois sur cinq ; escale de silence à la pointe du froid noir. Mais, il sert… il n’est rien d autre que soldat, celui qui ne choisit pas l’ armure. Sa part est faite. Seul, il dispose du poids de la réponse en fer, sur ces versants italien confiés à sa garde… et les tubes lui sont si obéissants…

Je reviens à eux, enfouis dans la neige, chiens fidèles et qui comme les femmes, s’embellissent dans la main de l’ homme. Servitude et amour. Les << 4 >>… et puis, oui, bien sur, des hommes, mais de << boulon >>, de la << S.A.E.-30 >> et du << vérin >>… et les cuistots font des ragoûts pour cette table de valets d’ armes qui aident au montoir quatre chevaliers lourds.

 

 

MAURIENNE

 

C’est la 5e batterie qui sera l’ élément lourd de ce secteur.

Le 6 septembre 1944, à 5 heures du matin, la batterie cantonnée au Grand Clot, se rend au col du Lautaret où sa première destination lui est donnée : Valloire. Il faut passer le Galibier – 2556 mètres. Le matériel donne sa mesure. On est à pied d’œuvre que l’ ordre arrive déjà de se porter au fort du Télégraphe qui fut tenu autrefois par une batterie…

Il faut dire que dans cette campagne des Alpes, l’ épreuve a été faite du 155 Howitzer au cul de ses macks, et tant en Maurienne qu’ en Briançonnais et Tarentaise, pourvu que la route soit assez large, je ne parle pas des tournants en épingle à cheveux, qu’ on passe en décrochant et à bras, ce matériel qui s’ impose par son envergure et son poids s’ est révélé aussi maniable, que la plus mobile des artillerie de montagne.

Le fort de Télégraphe est un piton dont les flancs se coupent à la verticale sur des pics de 800 mètres avec, devant la crête, une aire d’un soixantaine de pieds carrés. Dans ce vide qu’on surplombe, les ponts routiers et ceux de la voie ferrée sur l’ Arc sont les objectifs quotidiens de l’ ennemi qui dans sa retraite garde en otage la population civile. Dans le Briançonnais, les Allemands ont cloué des enfants en croix, sous le porche des églises, comme les paysans font des chouettes aux portes de leurs granges pour conjurer le mauvais sort… Il ont scié une jeune fille entre des planche. Ici, ils se mettent à l’ abri derrière les paysans qu’ils poussent en troupeau muet. La situation est si confuse que la batterie ne peut tirer et descend de nuit, le 10, pour atteindre la redoute, et les casernes de Modane.

Ah… ces mises en batteries de nuit, quand le temps vous presse, que la mission est impérative, que le roc refuse la pioche et qu’ on y  voit avec ses mains.

De belles mains d’ hommes, fortes, usées de gel, saignant au fer… ces mains que la mort semble épargner et qui continuent le geste au bout des bras des gisants terribles jetés aux fossés de la route…

Du 14 au 17, la 5 change trois fois de position pour des mission sur le col du Fréjus, le Pas du Roc et le col de La Roue. A Avrieux, on ouvre les sections de 3.200 millièmes. C’ est le << tir au Lapin >> observé de la Tura du Lavoir, sur les mortiers, les nids de mitrailleuses et les convois de muletiers qui descendent au Pas du Roc.

On attend des munitions.

Dans l’ Alpe, il a fallu souvent compter ses coups, et c ‘est le dur problème du ravitaillement.

Pour demain, deux macks à la C.R. qui roule sans répit… trois jours de vivres . Roulez, les lourds… la route est ouverte de la montagne à la mer. On ira jusqu’ à Fréjus et à Hyères, 400 kilomètres. On tient 20 heures au volant. On revient. On passe les cols, on rêve de se laisser tomber et de s’ anéantir dans la paille qui vous attend après la répartition aux pièces. Et on trouve la batterie de tir alertée, on la devine plutôt, avant d’ être dessus. On la devine dans le tournant en surplomb sur la route en lacets : les flèches sont fermées, les couvre-avants et les couvre-arrières sont mis. La première section va passer l’ Arc et chercher pendant 4 heures de nuit, par des routes englouties sous la neige, les positions de pièces nomades, des Aussois, de Braman, ou de la redoute Marie-Thérèse.

On ne fait pas assez sa part au chauffeur. Quand il est bien rôdé comme son moulin, celui que personne ne relève de la garde épuisante qu’ il monte à 20 miles heure, avec trente tonnes dans les reins, celui-là aussi a des mains dans ses gants.

L’ activité de l’ ennemi s’ est accrue dans les cols et le Mont Cenis. On multiplie par quatre pour les faire taire. De 120 à 180 coups par jour.

Le 16 novembre, les Allemands attaquent Termignon et s’ assurent l’ avantage ; Nos deux pièces sont dans une situation critique et pour ainsi dire sans protection jusqu’ à l’ assaut donné par les Tirailleurs de Modane et la reprise de Termignon qui permet l’ installation d’ un observatoire dans un piton qui surplombe.

L’ ennemi déclenche le 24 une attaque qu’ enrayent immédiatement nos tirs d’ arrêts sur le Coin d’ où les vues sont excellentes, et sur la section d’ infanterie de protection.

L’ hiver écrase la montagne.

Le Lieutenant commandant la 5 prend son poil d’ hiver, il est d’ une âpre qui forme ses gens. On le trouve en lui, attaché comme au caillou noir de son Auvergne. C’ est un bon compagnon qui ne change pas de pas et, comme ses gars, il a des mains.

Du 6 au 25 novembre, la 5 n’ est plus autorisée qu’ a tirer en pièce nomades. Elle montera alors sa garde depuis Avrieux, jusqu’à son départ de Maurienne le 9 janvier 1945.

Trois mois d’un hiver sordide ont tanné les cuirs, fait des anciens, des montagnards, et des conscrits venus à nous de la montagne, des soldats qui sont encore gauches dans l’ uniforme et gênés aux entournures, mais des lurons décidés qui servent les tubes comme des anciens.

                                      SUITE DU JOURNAL DE MARCHE

Le LST 160 (LST= Landing Ship Tank (chaland de débarquement de chars) )était le quatrième bateau lancé du chantier naval d'Evansville. Lancé 30 novembre 1942. Commandité par Mme basilic T. Kehoe; et commissionné 18 février 1943. Le bateau n'a jamais vu le service actif avec la marine des Etats-Unis. Il a été désarmé 4 mars 1943 et transféré au royaume uni 6 mars 1943. Le bateau a été retourné à la garde des Etats-Unis 1 juin 1946. 5 décembre 1947, il a été vendu à Bosey, Philippines.

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